Les grandes antiennes « Ô » des Noms divins, l’accomplissement de l’Avent liturgique occidental

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Les « Ô[1] » sont les grandes antiennes des Vêpres[2] des sept jours qui précèdent la Vigile de Noël : on les appelle ainsi parce qu’elles commencent toutes par l’exclamation « Ô », suivie d’un des Noms divins prophétiques annonçant la venue du Messie, révélés dans l’Ancien Testament. Elles sont très anciennes, puisqu’on les trouve déjà dans l’antiphonaire grégorien (attribué à St Grégoire le Grand, pape de Rome de 590 à 604). Mais, malgré son nom, cet antiphonaire est certainement antérieur  à St Grégoire et ces textes liturgiques sont probablement du 5ème ou 6ème siècle. Leur nombre a varié, mais, dans l’antiphonaire grégorien, elles sont au nombre de 7, dans l’ordre suivant : « Ô Sagesse », « Ô Adonaï », « Ô Rejeton de Jessé », « Ô Clef de David », « Ô Orient », « Ô Roi des Nations », « Ô Emmanuel ». Dans le manuscrit de Paris[3] (copié au 12ème siècle), elles sont au nombre de 9 (on trouve en plus : « Ô Saint des Saints », et « Ô Pasteur d’Israël ») et dans le manuscrit de Saint Gall3 (copié au 10e ou au début du 11e siècle), elles sont au nombre de 12 (dont « Ô Roi pacifique »). Mais il semble bien que le chiffre 7 soit le plus traditionnel, puisque c’est celui qu’a adopté le Missel romain[4].

Lorsqu’il a fallu reconstituer une année liturgique orthodoxe de rite occidental pour les communautés françaises (à partir de 1945), l’Evêque Jean de Saint-Denis[5] a tenu à y intégrer ces admirables antiennes, qui comptent parmi les plus beaux textes liturgiques de l’Occident latin[6], en suivant l’ordre de l’antiphonaire grégorien, et dont il composa la mélodie[7], qui est originale et particulièrement festive. Mais il a eu l’idée géniale d’ajouter un huitième nom, qui est l’accomplissement des prophéties : « Ô Jésus »,  et il écrivit une huitième antienne, sur le même modèle que les autres,  qui est chantée le huitième jour, c’est-à-dire le 25 décembre (en fait le 24 au soir à Vêpres, juste avant la vigile de Noël). C’était une évidence théologique, mais personne n’y avait pensé (ou n’avait osé le faire) depuis 1500 ans. La Tradition ne consiste pas simplement à reprendre ce qui existe depuis longtemps, mais à créer, car elle est vivante (« Dieu oeuvre sans cesse » -Jn 5/17), et l’Evêque Jean était un homme particulièrement créatif, capable d’innover et de renouveler.

Cet ensemble constitue une pédagogie liturgique. Pendant 7 jours, sont proclamés successivement les 7 principaux Noms divins révélés dans l’Ancien Testament, et ceci dans le sens d’une révélation de plus en plus explicite, puisque l’on commence par « Sagesse », pour arriver à « Emmanuel » (« Dieu avec nous »- Is 7/14, repris par St Matthieu dans sa généalogie du  Christ en 1/23), le Nom révélé par le prophète Isaïe, lorsqu’il fit la prophétie de la venue du Messie, au 8ème siècle av. J-C.  Et ces 7 noms prophétiques nous préparent à la révélation du Nom de Jésus, « le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au Nom de Jésus tout genou fléchit au Ciel, sur Terre et dans l’Enfer » (Phi 2/9-10), qui est proclamé le 8ème jour (8 est le nombre symbolique de la Résurrection et du Royaume). On passe ainsi, liturgiquement, de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance.  Cette « semaine des Noms divins » est une véritable mystagogie, préparant le cœur des croyants à être cette « grotte » qui « contient l’Incontenable »[8].

 Voici les 7 antiennes, dans leur ordre liturgique, avec l’indication de la lecture d’Ancien Testament du jour (qui révèle le Nom)

1er Nom divin : « Ô Sagesse » (17 décembre au soir, c’est-à-dire 18 décembre) :

« Ô Sagesse, Toi qui es sortie de la bouche du Très-haut, qui atteins d’une extrémité du monde à l’autre et qui disposes toutes choses avec force et douceur, viens -et ne tarde pas[9]– viens nous enseigner la voie de la prudence et l’amour de Ta beauté ».  [lecture des Vêpres : Sag 7/15-8/1][10]

2e Nom divin : « Ô Adonaï » (18 décembre au soir, c’est-à-dire 19 décembre) :

« Ô Adonaï, chef de la maison d’Israël, Toi qui es apparu à Moïse dans la flamme du buisson ardent et qui lui as donné la loi sur le Mont Sinaï, viens -et ne tarde pas- viens nous racheter en étendant Ton bras ».   [lecture des Vêpres : Ex 3/1-6 ]

 3e Nom divin : « Ô Rejeton de Jessé » (19 décembre au soir, c’est-à-dire  20 décembre) :

« Ô Rejeton de Jessé, qui es l’étendard des peuples, devant lequel les rois garderont le silence et que les nations imploreront, viens -et ne tarde pas- viens nous racheter, ne tarde plus ».

[lecture des Vêpres : Is 11/1-10 ; il faut remplacer « Isaïe » par « Jessé »]

4e Nom divin : « Ô Clef de David » (20 décembre au soir, c’est-à-dire  21 décembre) :

« Ô Clef de David et sceptre de la maison d’Israël, qui ouvres sans que personne ne puisse fermer et fermes sans que personne ne puisse ouvrir, viens -et ne tarde pas- viens libérer le captif plongé dans les ténèbres et l’ombre de la mort ».  [lecture des Vêpres : Is 22/20-22]

5e Nom divin : « Ô Orient » (21 décembre[11] au soir, c’est-à-dire  22 décembre) :

« Ô Orient, splendeur de la lumière éternelle et soleil de justice, viens -et ne tarde pas- viens éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort ».  [lecture des Vêpres :

Za 3/8-9][12]

6e Nom divin : « Ô Roi des nations » (22 décembre au soir, c’est-à-dire  23 décembre) :

« Ô Roi des Nations, leur désiré, Pierre angulaire réunissant les deux peuples, viens -et ne tarde pas- viens sauver l’homme que tu formas du limon ».   [lecture des Vêpres : Jer 10/6-7]

7e Nom divin : Ô Emmanuel » (23 décembre au soir, c’est-à-dire  24 décembre) :

« Ô Emmanuel, notre Roi et notre législateur, attente des nations et leur Sauveur, viens -et ne tarde pas- viens nous sauver, notre Seigneur et notre Dieu ».  [lecture des Vêpres : Is 8/5-8]

Et aux vêpres du 24 décembre[13], c’est-à-dire le 25 décembre  est proclamé : « Ô Jésus » :

« Ô Jésus, né de la Vierge Marie Mère de Dieu, Lumière de notre intelligence, Toi qui sans quitter le Père T’incarnas pour notre salut, Tu viens[14] apporter la paix sur la terre et la bienveillance parmi les hommes ».    [lecture des Vêpres : Is 66/7-2]

Au plan liturgique, ces Vêpres on plusieurs particularités.

-Avant chaque Vêpres, un lecteur ou un diacre se rend à l’ambon et, pour bien signifier l’importance de cette semaine liturgique, proclame : « Bien-aimés frères, l’Eglise ouvre (continue, achève) la série septénaire des Noms divins qui précèdent la Vigile de Noël. Tous les jours à Vêpres, c’est-à-dire maintenant, elle lance par une antienne solennelle un cri vers le Messie. Aujourd’hui, l’Eglise fait entendre son premier (deuxième, etc…..) appel au Fils de Dieu et Fils de l’homme : Ô Sagesse (…) ».

-Juste après l’offrande de l’encens (psaume lucernaire), lorsqu’on chante « Lumière joyeuse », on allume une veilleuse de l’autel, passant progressivement d’une à sept lumières[15].

-Au  moment où le chœur entonne chaque grande antienne « Ô », on illumine toute l’église, pour manifester que Jésus est la lumière du monde (Jn 8/12).

Ces « Ô » peuvent être également utilisées comme antienne du Benedictus, aux Laudes du lendemain (un ancien antiphonaire romain, publié par Tomasi en 1749, atteste cet usage). On doit bien veiller à prendre toujours l’antienne de la veille.

 

Père Noël TANAZACQ

 

[D’après un article que j’ai écrit en 1980 et publié dans Présence Orthodoxe n° 47 (du 4e trimestre 1980), remanié et augmenté]

                         (14-12- 2016 ; ajouts du 18-12-2016 ; corr. du 12 janvier et des 15 et16 décembre 2017)

 

[1] « Ô » est en français une interjection, une onomatopée, qui sert à interpeller, invoquer (« ô Dieu… »), traduisant un vif sentiment (de joie, ou de douleur,…). Ici, bien sûr, on invoque Dieu à travers Ses noms, avec admiration, espérance et joie.

[2]  Ce sont les antiennes du Magnificat. Dans les rites occidentaux, le Magnificat est chanté aux Vêpres, et non pas, comme en Orient, aux Matines (9ème ode du Canon). La grande antienne du Magnificat concerne la fête du jour (ou le temps liturgique) et constitue un équivalent du tropaire d’une fête en Orient.

[3]  BNF, ms latin 17 436.  Saint-Gall ms 390-391

[4] Toutefois, la pratique de ce rite dans l’Eglise romaine a subi des fluctuations. Les grandes « Ô » se trouvaient encore dans l’Année liturgique de Dom Guéranger (l’Avent, 20e éd., 1920, p. 534-557), qui est une référence,  mais elles avaient déjà disparu du célèbre Missel de Dom Gaspard Lefèvre de 1955. Dans ma jeunesse, après la 2ème guerre mondiale, je ne les avais jamais entendues chanter à l’église de mon village. Néanmoins, elles se trouvent encore dans le Livre d’heures actuel, qui remplace l’ancien Bréviaire (rite de Paul VI, post-Vatican II), mais elles sont inconnues de la plupart des fidèles et ne semblent être pratiquées, en dehors des monastères er des cathédrales,  que dans les grandes paroisses.

[5] Eugraph Kovalevsky (1905-1970), évêque de Saint-Denis (1905-1970), maître d’œuvre de la restauration de l’ancienne  liturgie des Gaules au sein de l’Orthodoxie. Les grandes antiennes « Ô » furent restaurées dans le rite des Gaules en 1950 .

[6]  C’était d’autant plus légitime qu’après l’interdiction du rite des Gaules par Charlemagne et l’imposition du rite romain, il y a eu une fusion des deux rites, au bénéfice du rite romain, au 9ème  s. : les grandes « Ô » furent donc communes à toutes  les Eglises d’Occident.

[7]  L’évêque Jean composa la mélodie des grandes antiennes « Ô », et son frère Maxime Kovalevsky en fit l’harmonisation.

[8] Matines byzantines de Noël : hirmos de la 9ème ode.

[9]  Membre de phrase emprunté à l’antienne du 3e Nom divin et ajouté au texte primitif des autres antiennes.

[10] On pourrait prendre aussi Prov 9/1-6 (« la Sagesse a bâti Sa maison… »)

[11] Le 21 décembre est aussi, en Occident, la fête de St Thomas, qui fut l’apôtre des Indes, l’Orient par excellence (il est fêté en Orient le 6 octobre).

[12] Mieux que Mal 4/1-3, où est nommé le « Soleil de justice » et surtout qu’Is 60/1-3 où est simplement mentionnée la « Lumière ».

[13] Juste avant la Vigile proprement dite, constituée de trois « Nocturnes ».

[14] A noter : on ne dit plus « viens, et ne tarde pas… », mais « Tu viens… », par ce qu’Il est là : Il est né.

[15] Les 7 veilleuses ou cierges des autels chrétiens de l’Eglise antique, rappellent le chandelier à 7 branches du Temple de Jérusalem (la menorah, Ex 25/31-40) et symbolisent les « 7 lumières qui se tiennent devant le trône de Dieu » (Apo 4/5), c’est-à-dire les 7 séraphins. L’allumage du chandelier à 7 branches dans le Temple de Jérusalem constituait un des deux éléments essentiels de l’office vespéral (avec l’offrande de l’encens, mais qui n’était pas spécifiquement vespérale). L’usage, dans l’Orthodoxie occidentale, d’allumer chaque soir une veilleuse de plus, depuis la 1ère  à « Ô Sagesse » jusqu’à la 7ème à « Ô Emmanuel », est certainement en lien avec la fête juive de Hanouka. Après la profanation du Temple par Antiochus IV Epiphane en 167 av. J-C, puis la révolte victorieuse des Macchabées, il y eut une purification  et une deuxième dédicace du Temple sous Judas Maccabée, en 164, et l’on retrouva dans le Temple une  fiole d’huile avec le sceau du dernier grand-prêtre,  qui permit -par miracle- de faire brûler le chandelier à 7 branches pendant 8 jours (le temps qu’on puisse produire à nouveau de l’huile consacrée). On institua ensuite une fête anniversaire de ce miracle, appelée Hanouka, ou fête de la Dédicace16, célébrée fin décembre et qui dure 8 jours, où, chaque soir, on allume une lampe d’un chandelier à 8 branches, le hanoukiah, de droite à gauche (avec une neuvième lampe, qui sert à allumer successivement les huit autres). L’Evangile mentionne cette fête en Jn 10/22. Il est intéressant de noter que le Christ a révélé à une visionnaire qu’Il était né le 25 kislev (qui correspond à notre 25 décembre), le jour de la fête de Hanouka. Le passage du « 7 » au « 8 » représente le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance, du sabbat initial  à la déification de l’Homme, dans le Royaume de Dieu, par l’Incarnation, la mort et la Résurrection du Fils de Dieu, devenu Fils de l’Homme, Jésus-Christ.

16 Les Grecs ont traduit Hanouka par egkainia [fête de la dédicace (d’un temple), du verbe egkanidzô, inaugurer, restaurer, consacrer], d’où le terme français d’ « encénie », que l’on trouve dans certains ouvrages.